L’opium dans la Chine du XIXᵉ siècle

Simone Gouzé

Simone Gouzé, femme historique, artiste et exploratrice

4 mai 2019
Simone Gouzé

Simone Gouzé, femme historique, artiste et exploratrice

4 mai 2019

L’opium : d’un usage médicinal à un phénomène de société

Connu en Chine depuis plusieurs siècles pour ses propriétés médicinales, l’opium change progressivement de statut à partir du XVIIIᵉ siècle, et surtout au début du XIXᵉ siècle, lorsque sa consommation récréative se diffuse à grande échelle.

Cette évolution s’inscrit dans un déséquilibre commercial majeur. La Grande-Bretagne importe de Chine de grandes quantités de thé, de soieries et de porcelaines, alors que les produits européens trouvent peu de débouchés sur le marché chinois. Afin de réduire les sorties d’argent métal, les Britanniques développent le commerce de l’opium produit notamment en Inde et introduit en Chine malgré les interdictions impériales. En quelques décennies, la drogue touche des milieux sociaux très différents, des classes populaires aux familles privilégiées.

L’œuvre à l’origine de cette étude, dans son encadrement ancien.

L’opium : d’un usage médicinal à un phénomène de société

Connu en Chine depuis plusieurs siècles pour ses propriétés médicinales, l’opium change progressivement de statut à partir du XVIIIᵉ siècle, et surtout au début du XIXᵉ siècle, lorsque sa consommation récréative se diffuse à grande échelle.

Cette évolution s’inscrit dans un déséquilibre commercial majeur. La Grande-Bretagne importe de Chine de grandes quantités de thé, de soieries et de porcelaines, alors que les produits européens trouvent peu de débouchés sur le marché chinois. Afin de réduire les sorties d’argent métal, les Britanniques développent le commerce de l’opium produit notamment en Inde et introduit en Chine malgré les interdictions impériales. En quelques décennies, la drogue touche des milieux sociaux très différents, des classes populaires aux familles privilégiées.

Un rituel domestique minutieusement représenté

Le cœur du tableau est le nécessaire à opium placé devant les femmes. La consommation ne consistait pas à brûler directement l’opium comme du tabac : une petite quantité était préparée, travaillée avec de fins instruments, puis chauffée à proximité d’une lampe avant d’être inhalée au moyen d’une longue pipe. La position allongée de la jeune femme du centre s’explique par cette technique, qui obligeait le fumeur à maintenir le fourneau de la pipe très près de la source de chaleur.

Le plateau rectangulaire rassemble plusieurs petits récipients et outils. Même si chaque pièce est trop petite pour être identifiée avec certitude sur la peinture, l’ensemble évoque les accessoires usuels : lampe, boîte à opium, aiguilles ou tiges de préparation, petit fourneau et récipients auxiliaires. La jeune femme de gauche semble justement intervenir dans cette préparation, tandis que celle du centre est déjà installée dans la position du fumeur. L’artiste ne montre donc pas seulement l’acte de fumer, mais tout le cérémonial qui l’entoure.

L’objet en regard

La pipe à opium

Son long tuyau et ses garnitures ouvragées rappellent la place des objets dans le rituel évoqué par la peinture.

Un intérieur de statut et de culture

Le décor permet de situer socialement la scène. Le lit ou la banquette centrale est fermé par de hauts rideaux bleu clair et surmonté d’un bandeau textile très orné. Des couvertures ou matelas soigneusement empilés, un tapis fleuri et les galons brodés des vêtements multiplient les signes de confort. Plusieurs petites chaussures posées au sol ajoutent un détail de vie quotidienne : les femmes se sont déchaussées avant de prendre place sur l’estrade ou le couchage.

À gauche, un grand vase de porcelaine décoré de branches fleuries s’élève près du lit. Sa fonction paraît avant tout décorative, éventuellement comme vase à fleurs ou à branches. Sa taille et sa présence dans la composition renforcent l’impression d’un intérieur soigné où la porcelaine participe, au même titre que les textiles et le mobilier, à l’affichage du goût et du rang social.

Le récipient jaune : probablement un crachoir

Au premier plan, un récipient jaune ou doré présente une large ouverture évasée, un col resserré et un corps renflé. Cette silhouette rappelle fortement le zhadou (渣斗), forme chinoise utilisée comme récipient de rejet et notamment comme crachoir. Son emplacement au sol, à portée immédiate des occupantes du lit, plaide en faveur d’une fonction utilitaire plutôt que purement décorative. 

Dans une scène consacrée à l’opium, l’identification comme crachoir est donc plausible, même si la peinture seule ne permet pas une certitude absolue.

La console de droite et les objets du lettré

Sur la droite, une console basse supporte un petit présentoir aux décrochements géométriques, conçu pour mettre en valeur des objets choisis. On y distingue un petit récipient brun, qui pourrait être un brûle-parfum, ainsi qu’une petite coupe blanche. Ces objets ne semblent pas directement liés au nécessaire à opium ; ils appartiennent plutôt à l’univers décoratif et lettré de la pièce.

À proximité se trouvent plusieurs livres empilés et un petit vase ou pot contenant des pinceaux. Leur présence est significative : l’intérieur n’est pas seulement luxueux, il est présenté comme cultivé. L’association des livres, des pinceaux, de la calligraphie, de la peinture de paysage et du brûle-parfum renvoie à la culture classique du lettré chinois.

Peinture de paysage et calligraphie

Au mur est suspendu un paysage vertical de montagnes et de brumes, dans la tradition du shanshui, littéralement « montagne-eau ». Ce type d’image, lié à la contemplation de la nature et à la culture savante, était parfaitement à sa place dans un intérieur raffiné. À côté figure une bande calligraphiée de quatre grands caractères ; la photographie permet d’en distinguer la structure, mais une lecture définitive demanderait un gros plan plus net. Le dernier groupe semble notamment pouvoir se lire xiansheng (先生), terme signifiant selon le contexte « monsieur », « maître » ou « lettré ».

L’opium : d’un usage médicinal à un phénomène de société

Connu en Chine depuis plusieurs siècles pour ses propriétés médicinales, l’opium change progressivement de statut à partir du XVIIIᵉ siècle, et surtout au début du XIXᵉ siècle, lorsque sa consommation récréative se diffuse à grande échelle.

Cette évolution s’inscrit dans un déséquilibre commercial majeur. La Grande-Bretagne importe de Chine de grandes quantités de thé, de soieries et de porcelaines, alors que les produits européens trouvent peu de débouchés sur le marché chinois. Afin de réduire les sorties d’argent métal, les Britanniques développent le commerce de l’opium produit notamment en Inde et introduit en Chine malgré les interdictions impériales. En quelques décennies, la drogue touche des milieux sociaux très différents, des classes populaires aux familles privilégiées.

Évocation du port de Canton vers 1839, au seuil de la première guerre de l’opium.

Un témoignage précieux de la Chine des Qing

L’intérêt de cette peinture tient précisément au décalage entre son sujet et son cadre. L’opium y apparaît au milieu d’objets associés au confort, à l’élégance et à la culture : porcelaine, mobilier, textiles, livres, pinceaux, paysage peint, calligraphie et objets de lettré. L’œuvre rappelle ainsi que la consommation d’opium ne se limitait pas aux fumeries populaires qui ont nourri l’imaginaire occidental ; elle pouvait aussi prendre place dans des intérieurs privés et privilégiés, où elle s’insérait dans des pratiques sociales codifiées.

Au-delà de ses qualités décoratives, cette petite peinture constitue donc un document de civilisation. Par l’accumulation de détails précis, elle fait coexister l’intimité d’une scène domestique et l’arrière-plan d’une crise internationale qui allait bouleverser durablement la Chine du XIXᵉ siècle.